06 août 2009
L’ÉCHIQUIER DÉSENCHANTÉ
La nostalgie peut-elle prendre rendez-vous avec l’avenir ? Cette question saugrenue vient vite à l’esprit après avoir savouré le film « Joueuse » de Caroline Bottaro. Les joueurs d’échecs chevronnés — parmi lesquels je me reconnais — penseront peut-être que cette charmante œuvre cinématographique contribuera à redorer le blason du « noble jeu ». Que nenni !
Remarquons tout d’abord que l’affiche du film prend soin d’oublier l’échiquier, tant dans l’image que dans les mots. Une manière élégante de fuir l’univers réducteur des 64 cases, réputé par trop intello. Parce que « l’air du temps » est plutôt fâché avec les « produits intello »…
Saluons aussi la subtile « libre adaptation » du roman « La joueuse d’échecs » de Bertina Henrichs. Le jeu d’échecs n’est que le prétexte instrumental à une version contemporaine, glauque à souhait, du conte Cendrillon. Ou comment une simple femme de ménage, lasse de mimer le bonheur conjugal, se laisse porter et emporter par ce jeu envoûtant. Une terrible addiction entre refuge et perdition : misérable pathologie du joueur d’échecs, incarnée à merveille par Sandrine Bonnaire, en pauvresse plus touchante que jamais.
Rendons enfin hommage au réalisme désenchanté qui sert d’approche au noble jeu et à ses mystères insondables. Même si certains clichés reviennent à outrance : la pseudo-connotation intellectuelle du jeu, les allusions philosophiques un peu lourdingues, — comme si les vrais joueurs d’échecs étaient du style à philosopher ?! —les échanges de regards, méchants ou compatissants, entre joueurs, une attitude désinvolte dont un joueur d’échecs bien élevé sait s’abstenir…
Point d’orgue de la démonstration, les dialogues du film privilégient une conception aliénante du jeu d’échecs, assez véridique par ailleurs, comme nous l’assènent deux répliques-culte, à mon goût, sur l’étrange emprise cérébrale du « noble jeu » : « Pourquoi ce jeu, pour vous, est si important ? » (…) « À quoi ça sert d’être le meilleur, si on n’en fait rien ? »
Tout le mystère des échecs se niche dans ces deux questions. Et la magie est à son comble lorsque l’héroïne dispute avec son mentor, les yeux dans les yeux, une partie à l’aveugle, un tumultueux Gambit Roi — les initiés me comprendront… —
Comme un air de romantisme qui souffle sur l’échiquier !
Juste assez pour ériger ce film en œuvre de référence pour les sociologues du jeu qui prendront plaisir, plus tard, à analyser la valeur symbolique des échecs dans notre monde robotisé… Et là, renaîtra la nostalgie pour le roi des jeux et jeu des rois.

REMARQUE SUBSIDIAIRE : les puristes de l’adaptation cinématographique s’interrogeront. Le roman initial a pour cadre la Grèce. Pourquoi le film a-t-il alors choisi la Corse ? Juste deux éléments de réponse : le vice-président de la Fédération Française des échecs est corse, et il apparaît subrepticement dans le film… Chut, je n’en dirai pas plus.

18:09 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : jeu d'échecs, sandrine bonnaire
28 février 2009
ENFIN UN JEU DÉMOCRATIQUE !
La nostalgie a-t-elle encore assez de charmes pour embellir le « noble jeu » ?
Les progrès technologiques nous permettent d’en douter, surtout depuis que de puissants logiciels ont mis à mal les « variantes romantiques » du jeu d’échecs, celles que nos ancêtres pratiquaient au XIXème siècle, et dont nous ne cessons d’admirer aujourd’hui encore l’audace fougueuse.
À en croire la récente actualité, notre jeu préféré est promis, au cours du XXIème siècle, à conjuguer performances informatiques, élégance esthétique et valeurs démocratiques… Rien moins que tout cela !
C’est ce que vient de nous démontrer avec talent le designer Michæl Marcovici, créateur du premier « jeu d’échecs démocratique » dont chaque pièce intègre une caméra, aidant à choisir entre elles le meilleur coup, et associant le jouer humain au jugement de la position…
Pièces et pions communiquent entre eux pour échanger leur choix stratégique. Le joueur humain est libre de les interpeller pour les inviter à mieux réfléchir…
Sur l’échiquier, les objets ont désormais une âme. Reste à savoir si la somme des opinions individuelles forment la « volonté générale », cet alibi décisionnel que seule la démocratie fut capable d’inventer pour asseoir sa légitimité !
Deux sites pour découvrir cette curieuse machine à décider :
http://www.gizmodo.fr/2009/02/22/un-jeu-dechecs-aussi-dem...
http://sites.google.com/site/artmarcovici/democratic-chess


16:36 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Échecs
10 septembre 2008
NOBLE JEU ET BEAU LIVRE N° 6
La nostalgie embellit le « noble jeu » lorsqu’on prend plaisir à s’immerger dans un vieux manuel d’échecs. « Plaisir des échecs », c’est justement le titre du sympathique livre que j’ai l’honneur de vous présenter aujourd’hui.
Il s’adresse aux amateurs éclairés, penserait-on de prime abord, parce que son ambition est plus de distraire que d’enseigner, et surtout de mettre à l’épreuve notre perspicacité tactique. Mais le plus humble « pousseur de bois » puisera là l’envie d’apprendre et de progresser au fil des petites merveilles combinatoires qui, pour ajouter à notre bonheur, sont souvent illustrées d’anecdotes savoureuses. Miroir d’une époque où les livres d’échecs savaient aussi nous amuser, loin des démonstrations arides, - aussi cartésiennes que rébarbatives - dont se satisfont hélas les Grands Maîtres d’aujourd’hui.
Source : ASSIAC – Plaisir des échecs (Paris, Payot, 1958, 12 sur 18,5 cm, 238 pages)
EXTRAIT-
"L’élément de chance n’intervient aux échecs que dans la mesure où il est toujours possible à votre adversaire d’être victime d’une crise soudaine de « cécité échiquéenne ». Il peut fort bien arriver, d’ailleurs, que les deux adversaires souffrent simultanément du même mal. Pour être joueur d’échecs on n’en est pas moins homme ; lequel de nous ne garde pas le triste souvenir de quelque cas où, après avoir étudié à fond une combinaison complexe jusqu’au sixième ou septième coup, nous avons laissé une pièce en prise, ou même n’avons pas vu un mat en un coup ?
Un cas typique de cette « cécité double » se produisit dans la partie Fairhurst-Reshevsky à Hastings, en 1937. Dans la position du diagramme ci-dessous, Reshevsky joue…h6 et quand Fairhurst répondit Dh5, Reshevsky para la menace par…Tf8. À ce moment, et, qui plus est, pendant les trois coups suivants, ni l’un ni l’autre des maîtres ne s’aperçut que les Noirs avaient un gain immédiat, forcé, et de plus très joli."

Les Noirs jouent et font mat en cinq coups.
NB- Les experts qui nous communiqueront la combinaison gagnante - dans la rubrique « commentaires » - auront droit à une citation honorifique sur ce blog de très haute tenue culturelle !


19:14 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : échecs
14 juillet 2007
NOBLE JEU ET BEAU LIVRE N°3

Cette semaine, j’ai la plaisir de vous présenter un EXCELLENT ESSAI, beaucoup plus qu’un beau livre, même si la photo de couverture est fort séduisante.
WENDLING (Thierry).- Ethnologie des joueurs d’échecs (Paris, P.U.F., 2002, 256 pages, 17,5 sur 24 cm)
MON HUMBLE AVIS -
L’auteur, joueur d’échecs émérite, dissèque les petites manies qui scellent le pacte tribal unissant les échéphiles chevronnés.
Dans un style parfois complexe, et un peu lourdingue, flattant les sociologues qui aiment « s’interpeller quelque part au niveau du vécu », il traque avec humour les pratiques rituelles d’un monde minuscule qui se jauge au redoutable mètre étalon du « TAKELLELO »…
Excellent livre pour se convaincre que les échecs ne sont qu’un jeu, même si certains se plaisent encore à en douter !
EXTRAIT -
Le geste, le coup sur l’échiquier ou sur la pendule dramatise l’expressivité de la parole ; le corps sert de technique du langage. L’efficacité de la parole échiquéenne provient aussi de son recours très direct à des actes de langage. Les blitz sont en effet très souvent l’occasion pour les joueurs de proférer des performatifs explicites, c’est-à-dire des paroles ayant la faculté d’agir sur le monde, ce qui est assez rare dans la vie ordinaire (on ne se marie pas tous les jours). Deux performatifs extrêmement importants dans la pratique du blitz sont les expressions « mat » et « tombé ». « Mat » désigne la situation sans issue d’un roi et « tombé » signifie que le temps imparti à la pendule est dépassé. Ces deux mots fonctionnent comme des performatifs dans le cas assez fréquent où un joueur dépasse le temps qui lui était alloué alors qu’il met échec et mat son adversaire. Pour résoudre le paradoxe d’un joueur qui aurait à la fois gagné sur l’échiquier et perdu à la pendule, les joueurs considèrent qu la victoire revient au premier qui énonce le performatif pertinent. Il ne suffit pas de gagner sur l’échiquier ou à la pendule, il faut en plus le dire.
Enfin, la pendule fonctionne comme un distributeurs de parole. Le joueur à qui il revient de jouer, c’est-à-dire celui dont la pendule tourne, est généralement celui qui parle. Au contraire, s’exprimer sans avoir le trait peut être considéré comme un « coup illégal » par l’adversaire qui répondra éventuellement par une expression comme « Parle pas sur mon temps » et réappuyera sur la pendule alors que c’est toujours à lui de jouer. (Dans ce cas, le joueur se tait pour redéclencher la pendule.) Remarquable s’avère donc être la connaissance mi-intuitive, mi-raisonnée, que les joueurs possèdent de la puissance de la parole. Ainsi utilisée, avec ses pouvoirs psychologiques expressifs, performatifs, la parole vient renforcer, vient doubler l’efficacité des coups joués sur l’échiquier.
00:44 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
16 mai 2007
NOBLE JEU ET BEAU LIVRE N°2
![]()
Cette semaine, j’ai le plaisir de vous présenter mon livre préféré, parce que ce fut mon premier « vrai livre d’échecs ». Un cadeau de Noël, l’année de mes seize ans, que je prends plaisir à relire avec une émotion intacte. Je crois savoir que cet ouvrage est le premier album en français, illustré en couleur, consacré au « noble jeu »…
SAIDY (Antony) & LESSING (Norman).- Le Monde des Échecs
(Paris, Hachette Réalités, 1ère édition, 1975, 254 pages, 22,5 sur 27,5 cm)
MON HUMBLE AVIS –
Une grande fresque historique sur les lointaines origines et les grands champions du jeu d’échecs. Riche de tableaux célèbres et de photos anciennes, comme il est rare d’en trouver rassemblés.
Cet album est publié l’année où le fantasque américain Bobby Fischer (un chapitre entier lui est consacré) est dépossédé par forfait de son titre mondial. L’URSS reprend la couronne, mais rien ne sera plus comme avant : le « noble jeu » a perdu sa raideur soviétique pour prétendre enfin à la modernité, et les premiers micro-ordinateurs joueurs d’échecs vont bientôt pointer le bout de leur nez en silicium.
Dans cette courte parenthèse dans l’histoire du jeu d’échecs, réside peut-être son « âge d’or ». Comme quoi la passion du jeu se nourrit aussi nostalgie.
PHOTO EXTRAITE DU LIVRE –
Cette photo transpire l’ambiance « domestique » d’une partie d’échecs, tel que l’imaginaire commun aime encore se l’inventer.
• Lumière tamisée : c’est en soirée que la partie d’échecs nous envoûte de ses mystères.
• Volute de fumée : le joueur d’échecs est souvent présenté en fumeur invétéré. Préjugé disparu aujourd’hui, puisqu’il est désormais interdit de fumer pendant les compétitions.
• Verre en cristal rempli d’un liquide euphorisant : l’alcool aide à désinhiber le joueur timoré.
• Pièces en buis : le fameux jeu Jaques-Staunton qui signe la noblesse séculaire du jeu.
• Échiquier en bois de palissandre, patiné et fendillé : le joueur d’échecs sait que les vieilles reliques ont une âme.
• Lampe de chevet en porcelaine peinte : c’est vrai, le bon joueur d’échecs a souvent mauvais goût… Mais çà, c’est une autre histoire !
16:55 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
27 mars 2007
NOBLE JEU ET BEAU LIVRE N°1
![]()
Cette nouvelle rubrique prend plaisir à conjuguer le jeu d’échecs, les livres anciens et la nostalgie.
Avec un ouvrage de choix pour en saluer l’inauguration.
LE LIONNAIS (François) & MAGET (Ernst).- Dictionnaire des Échecs
(Paris, PUF, 2ème édition, 1974, 428 pages, 25 sur 16,5 cm)
MON HUMBLE AVIS –
Ce grand classique du « noble jeu » - l’un de mes premiers livres d’échecs – conserve intact le charme discret de sa captivante austérité.
Certes la couverture a vieilli : ce jeu d’échecs en faïence de Gien du XIXème siècle n’est pas du genre à séduire l’amateur des bons vieux Jaques-Staunton que je suis. Mais il faut admettre que le contenu, figé dans les années 70, est riche de références, de théories et d’anecdotes sur le « roi des jeux »…
Les personnages historiques y côtoient les grandes figures des échecs, les célèbres comme les oubliées. Le vocabulaire technique, aussi charmant qu’obscure pour le néophyte, y trouve des explications précises, dont la prétention académique fait parfois sourire. Les ouvertures et leurs sous-variantes sont sommairement développées, avec l’effort salutaire d’expliquer l’esprit de leur ligne directrice…
Bref, ce dictionnaire ravira les amateurs de « vieilleries échiquéennes » pour peu que la chance vous aide à remettre la main sur ce précieux ouvrage qui commence hélas à se faire rare dans les brocantes et sur les sites de ventes aux enchères.
Si vous souhaitez y puiser un renseignement, n’hésitez pas à me contacter…
À bientôt pour un autre coup de cœur échiquéen !
EXTRAIT –
23:10 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17 septembre 2005
MÉDITATIONS
Pour digérer une défaite, rappelez-vous le jugement lucide du sage Montaigne :
« Je hais et je fuis ce jeu, parce qu'il n'est pas assez jeu, et qu'il nous distrait trop sérieusement.. (…) Voyez combien notre âme grossit et amplifie cet amusement ridicule (…) Quelle passion ne nous y exerce ? La colère, le dépit, l'impatience et une véhémente ambition de vaincre, toutes choses dans lesquelles il serait plus excusable de chercher à être vaincu. Car la précellence rare et au-dessus du commun messied à un homme d'honneur en chose frivole. »
Pour savourer une victoire, souvenez-vous de la bienveillante sentence du fantasque Pouchkine :
« Les échecs sont indispensables dans une famille bien réglée. »
Perdre ou gagner, il y aura toujours l'art et la manière...

22:05 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09 juillet 2005
ÉCOUTONS LE CALIFE DE BAGDAD
Ô toi qui blâme cyniquement
Notre jeu favori en s'en moquant,
Sache qu'il est la science même.
Il chasse la détresse extrême.
Il réconforte l'amoureux inquiet,
Il éloigne le buveur de l'excès.
Si presse le péril, menace le danger,
Il conseille dans son art le guerrier.
Il nous apporte compagnie
Quand nous accable l'ennui.
(poème écrit en...1038)

17:55 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07 juin 2005
À VOUS LE TRAIT...
Si vous êtes passionné(e) par le "noble jeu",
si vous souhaitez explorer avec moi le jeu d'échecs sous ses aspects techniques, historiques ou artistiques,
si vous avez envie de jouer une partie via ce blog ou par courriel,
alors j'accepte d'être votre partenaire...plutôt que votre adversaire.
À bientôt, j'espère.
CONTACTEZ-MOI : jacques.gimard@wanadoo.fr

09:35 Publié dans Mon échiquier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note






