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MOT VIRAL 05

Meuf : histoire d’un mot snob.

Là où ce mot viral révèle des mutations plus ou moins connotées. Est-il sympa ou malveillant, neutre ou vulgaire, ce mot qui sent la fleur de banlieue ? A vous de trancher, selon votre sensibilité au panurgisme linguistique.

 1__3_.png« Tu fais trop la meuf », « arrête de faire la meuf », « fais pas ta meuf ». Admettons que ces expressions ne font pas honneur à la cause féministe. Et pourtant, depuis plus de vingt ans, le mot meuf se revendique plus cool que le conventionnel nana.

Exprimerait-il une quête de fraternité générationnelle ? Toujours est-il que le mot a pris racine dans une jeunesse bourgeoise toute excitée à l’idée de s’encanailler avec les mots de la banlieue plutôt qu’avec ses maux. Snob, le mot meuf ? Oui, au sens étymologique du terme, sine nobilitate, sans noblesse.

Ainsi va le panurgisme linguistique du sexisme : difficile de trouver la source de ces triviales apostrophes. Que signifient-elles ? Relèvent-elles de la mise en garde ou de la moquerie ? Sont-elles dégradantes pour la gent féminine ? Immersion improvisée dans le langage de la rue. Curiosité dictée par le silence conspirateur des lexiques en tout genre.

Une connotation univoque

Meuf-A.jpgOsons le dire, mais avec délicatesse : l’expression a une connotation univoque. Son bain culturel est celui de la « diversité », selon la doxa de la pensée dominante. Plus prosaïquement, elle pousse comme une fleur de banlieue, tout à la gloire d’un repli communautaire, autour du code-couleurs du rap qui distille « une certaine idée de la rebelle virilité ». Et pourtant, « faire la meuf » ne semble pas l’exclusive des beurettes fashion-victim. L’expression prospère aussi dans les quartiers chics parmi les petites bourgeoises qui se la jouent rebelles ou bad-girl. Mystérieuse attirance pour les zones de non-droit ? Charme pervers de l’exotisme suburbain ? Ces interrogations mériteraient une étude ethnologique poussée sur le non-parallélisme des formes : une autre mode idiomatique pourrait-elle surgir si des spécimens lettrés du rap rivalisaient de subtilités syntaxiques dans la langue de Molière ? « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » ? L’adage de Pascal n’aurait plus cours : modes et usages se jouent désormais des frontières. Surtout quand il s’agit de « faire genre » ou encore d’imiter les créatures siliconées de la télé-réalité, promptes à hurler des diatribes hystériques, dans une posture inégalable de vulgarité.

Pas facile de traquer la « meuf » côté étymologie. Femme à la mode verlan laisserait supposer que ce mot vient des faubourgs, Ménilmontant, Montmartre, La Butte-aux-Cailles, ou un autre « quelque part »romantique, emprunté aux registres de Georges Brassens ou de Léo Ferré, dans le sillage de la « blonde », de la « nana », de la « môme » ou de la « gonzesse ». Point d’ancrage franchouillard, hélas, puisque la « meuf » identifie la femme dans le bagage rhétorique du mâle soucieux d’affirmer la supériorité du genre masculin au moyen d’un substantif à la tonalité dédaigneuse ou du moins « stigmatisante », pour reprendre le parler-chaste des journalistes de télévision. Présomption solide de porosité socio-urbaine, Le Dictionnaire de la Zone — Tout l’argot des banlieues — prend pour repère l’année 1994, où moment où une chanson du rappeur chic Mc Solaar projette ce mot dans l’univers bobo :

Sa vie n'était faite que de bluff et de meufs

Pour lui c'était routine, il n'y avait rien de neuf

(MC Solaar, « Superstarr », Prose combat, 1994).

Soudain, le mot meuf s’embourgeoise. Le mot nana serait-il devenu trop banal, trop neutre, trop ringard pour exprimer l’éternel féminin ? Meuf appellerait-il soudain un peu de respectabilité ? L’emploi du mot peine à plaider en ce sens.

 Des interprétations équivoques

Meuf-B.jpgCôté usage, l’expression « faire la meuf » prête à des interprétations fort équivoques, peu valorisantes pour la plupart. Jusqu’à présent, son existence matérielle n’est attestée que sur les réseaux sociaux. Comme telle, elle se dérobe à toute définition, à toute référence, à toute exégèse. Aucun ethnologue, aucun sociologue, aucun linguiste pour nous éclairer. Les seules sources procèdent de questions-réponses sur quelques forums du web, fidèles miroirs des codes socio-culturels de la sphère djeun’s, beaucoup plus pertinents que les savantes analyses sémantiques. D’emblée, une distinction de genre s’impose, au gré des situations.

 « Arrête de faire la meuf » s’adresse-t-il à un garçon ? Le propos sonne comme un cinglant rappel aux attributs ancestraux de la masculinité. Il faut alors comprendre : « cesse de te comporter comme une femme », « arrête de te plaindre », « arrête de pleurer », « fais pas ton petit joueur », « fais pas ta chochotte ». Autant dire que l’image de la femme ne sort pas grandie de ce concentré de sexisme.

Tout aussi moqueur, le fait de déceler chez un pote un manque d’audace — « alors comme ça, t’as la trouille de le faire ? » — ou, pire encore, un excès de zèle en shopping — « arrête de passer deux heures devant chaque vitrine »... Adressé à un garçon, « tu fais trop la meuf » jette aussitôt un doute sérieux sur sa virilité présumée, selon l’image tronquée qui sévit d’elle dans les « quartiers sensibles ».

 « Arrête de faire la meuf » vient-il apostropher une fille ou une femme ? L’expression s’étiole soudain dans des nuances assez subtiles.

« Tu fais trop la meuf » vient parfois chahuter la coquetterie d’une copine, sur le registre « tu fais trop ta belle ». Fringues, look, maquillage : tout y passe. Trop tentante la taquinerie ! La jalousie n’est pas loin. Sans malveillance ni conséquence. Ton badin aux antipodes de l’anathème tribal que les petites frappes de banlieue lancent sur les filles qui arborent décolleté, short ou mini-jupe.

« Tu fais trop la meuf » vient aussi moquer une sensibilité affectée qui viendrait caricaturée l’image de la femme. Allusion à une meuf qui se fait prier, qui réagit en vierge effarouchée, qui s’indigne pour des futilités. Autant de postures où elle se révèle « grave faux-cul ».

Sur un ton exaspéré, « tu fais trop la meuf » s’adresse enfin aux filles qui se la jouent. Celles qui friment. Celles qui font la maline. Celles qui pètent plus haut que leur croupion. Tout un cortège de prétentieuses, au rang desquelles trône celle qui se croit le centre du monde, à raison d’un corps sublime qu’elle passe et repasse devant le miroir. Cliché ordinaire de la pétasse qui « se la raconte alors qu'il n y a vraiment pas de quoi ». Vérité crue des relations entre chipies : entre elles, elles ne se pardonnent rien.

Comble de l’interprétation péjorative : si l’expression « tu fais trop la meuf » nous arrive souvent aux oreilles, jamais ne nous parvient l’écho d’un « tu fais trop le mec ». Preuve, par la vox populi, que le keum serait plus respectable que la meuf. Puisque « faire la meuf » n’est jamais à l’avantage de la jeune fille, de la compagne ou de la maman. Triste réalité de cette « culture de la diversité » que les bobos germanopratins « kiffent grave », juste pour se donner l’air qu’ils n’ont pas, sans même se rendre compte qu’ils « font trop la meuf ».

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