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MOT VIRAL 06

« En vrai » même si cela sonne faux

En.vrai.jpeg« En vrai », cette locution adverbiale a le chic de s’inviter dans le cortège processionnaire des tics idiomatiques sous l’allure de la vérité révélée. Raison assez subliminale pour l’accepter telle qu’elle se proclame : un cri de cœur jailli de la sincérité.

Et pourtant, rien n’est plus faux que de vouloir prendre la vérité à témoin pour appuyer une assertion dont l’orateur est lui-même assez peu convaincu.

Voudrions-nous lui substituer « vraiment » ? La lourdeur phonétique de l’adverbe compromet vite la véracité du propos. Trop se réclamer du vrai ne finirait-il pas par ébranler notre assurance ?

Oserions-nous proclamer « en vérité, je vous le dis » ? La résonance prophétique de l’avertissement prêterait plus à sourire qu’à prêter l’oreille.

Alors quel crédit accorder à ce « en vrai » qui, en vains prolégomènes, préfigure une vérité plus ou moins révélée ou une révélation plus ou moins inspirée ?

Paradoxe tenace de l’effet d’annonce : « en vrai » fragilise beaucoup plus notre propos qu’il ne vient le fortifier.

Premier paradoxe, celui de la platitude à l’insu de notre plein gré. Aussitôt prononcé en ouverture de phrase, « en vrai » donne l’impression d’une mise au point imminente. Comme un moment de rupture voulant briser un cliché ou un préjugé. Comme un effet d’annonce concluant sur une annonce sans effet. Comme une astuce rhétorique cherchant à capter l’attention sur une démonstration qui brasse de l’air pour refouler du vide. Comme tel, « en vrai » promet plus de décevoir que de captiver l’auditoire.

Deuxième paradoxe, celui de la percussion inaudible, privilège de celui qui raisonne ou résonne comme une peau de tambour. « En vrai » fait promesse d’authenticité, de lucidité, de discernement. Parole d’un esprit éclairé qui va à l’essentiel, sans artifice ni baratin. Terrible déception lorsque le propos tombe à plat pour s’embourber dans un avis personnel, sans fondement ni relief. Simple avis qui ne vaut pas plus qu’un autre. Sauf que l’autre prend soin de ne jamais dire « en vrai ».

Troisième paradoxe, celui de la suspicion légitime. « En vrai » serait une précaution verbale pour celui qui, d’ordinaire, « parle pour de faux ». Jusqu’à jeter le discrédit sur ses prises de parole précédentes, dans le registre : « cette fois, je vais vous dire la vérité ». Mais pour l’avoir si longtemps dissimulée ou tronquée, comment pourrait-il racheter un peu de confiance ?

Comble de la litanie : répéter sans cesse « en vrai » finit par jeter le trouble sur la solidité ou la sincérité de la vérité si mal prêchée.

Bref, à trop répéter « en vrai », le ratiocineur scie la branche de la persuasion sur laquelle il pense être assis.

À vouloir être « dans l’air du temps », le tic idiomatique finit par faire prendre le vrai pour du faux. Faut-il alors douter de la vérité ? Faut-il se convertir au relativisme, pour lequel, au final, tout n’est ni vrai ni faux ?

Là où l’anti-conformisme donnerait presque envie de commencer nos propos par « en faux ». Juste le temps de capter l’attention de ceux qui se sont trop longtemps enivrés du fameux « en vrai ».

Preuve que le sevrage rhétorique est gage de vertu sémantique.

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